Histoire du terrain du sanctuaire

Histoire du terrain du sanctuaire

 

Le Collège Notre-Dame-du-Sacré-Cœur, œuvre de la Congrégation de Sainte-Croix, achète à l’été 1896 l’immense terrain à flanc de montagne qui se trouve devant son entrée. Cette transaction marque le début de la dévotion à saint Joseph sur la montagne. Retour sur une saga immobilière.

 

Les terrains de la Côte-Saint-Luc

Le premier propriétaire du terrain est John Ogilvy (1769-1819). Ses terres s’étendent au nord et au sud du chemin de la Côte-Saint-Luc. Ce chemin deviendra le chemin Queen-Mary en 1910.

 

Portrait de John Ogilvy. Gerritt Schipper (1770-1825), vers 1810. Musée McCord Stewart, M321

 

Ogilvy, d’origine écossaise, est marchand, officier de milice et fermier. C’est pour y installer ses fermes qu’il achète vers 1814 ce vaste domaine. En septembre 1818, une des vaches d’Ogilvy fut jugée la meilleure de sa catégorie à un concours de la Société d’agriculture de Montréal. Au mois de janvier suivant, deux de ses porcs reçoivent une mention honorable lors d’une exposition de la même société [1].

Au décès d’Ogilvy, les terres et les bâtiments de ferme sont vendus aux enchères. Colin Robertson (1783-1842), un trafiquant de fourrures, marchand et politicien, s’en porte acquéreur. À son décès la propriété est divisée en 7 lots. Le « lot » du futur Oratoire est acheté par James Blackwood Greenshields. Il sera propriétaire moins d’un an avant de vendre à Charles-Dewey Day qui revend aussitôt à un dénommé Archibald McFarlane, propriétaire jusqu’en 1866.

Pendant ce temps, le village de la Côte-des-Neiges obtient le titre de municipalité et connaît une expansion rapide. Des industries s’y installent ; les terres près de la montagne sont convoitées pour leur fertilité ; des clubs de chasse et des clubs de sports viennent régulièrement agiter les sous-bois. À quelques lieues de là, dans le village de Saint-Laurent, une congrégation religieuse enseignante cherche par tous les moyens une façon de venir s’y installer [2].

 

Un projet d’agrandissement

La Congrégation de Sainte-Croix s’établit au Canada en 1847 où elle construit et dirige le Collège de Saint-Laurent. Au milieu des années 1860, la réputation du Collège est faite et sa situation financière est stable. La Congrégation souhaite prendre de l’expansion et accepte une première charge dans une école pour garçons située à Côte-des-Neiges. Cette aventure tourne court, mais renforce la volonté des religieux de se rapprocher de la ville, de fermer la concurrence des autres collèges et de mettre le pied dans un secteur immobilier qui est appelé à devenir inabordable [3] .

 

Le Collège de Saint-Laurent vers 1863. Dessin publié dans le livre 1847-1947 : La Congrégation de Sainte-Croix au Canada

 

À cette époque, le Collège Saint-Laurent déborde. Lorsqu’on annonce qu’un hôtel privé situé à Côte-des-Neiges, le Bellevue, est à vendre, les religieux ne perdent pas une seconde. Le 8 septembre 1869, trois religieux font l’inspection de la propriété pour le conseil provincial :

« C’est un grand bâtiment de bois, d’aspect rustique, d’une soixantaine de pieds de largeur, avec un rez-de-chaussée et un étage, entouré de pommiers et d’arbustes sauvages. Des colonnades, en bois comme le reste de l’édifice, ornent le portique et lui donnent une certaine allure. » [4]

L’achat se fait sans l’aval direct de Mgr Bourget, alors à Rome. L’approbation est accordée par le vicaire général. Il y a de l’opposition de Mgr Bourget lui-même, mais la transaction est conclue pour 9 000 $ dollars [5] .

Des frères s’installent le 6 octobre 1869. Le Collège Notre-Dame-du-Sacré-Cœur accueillera les « petits élèves », ceux de 7 à 12 ans. Le Collège enseigne le français et l’anglais, la lecture, l’écriture, les premiers éléments du calcul, l’histoire et la géographie ainsi que l’instruction religieuse [6].  On compte 24 élèves à l’ouverture, le 4 novembre 1869, dont 14 arrivent de Saint-Laurent [7].

 

Le Collège de Notre-Dame-du-Sacré-Cœur. Date inconnue. Photographe non identifié. Archives OSJ, 009-7

 

Le noviciat de la Congrégation déménage lui aussi à Côte-des-Neiges. Le 22 novembre 1870, Alfred Bessette y est accueilli à titre de postulant. Son noviciat débute le 27 décembre. Ses premières obédiences lui sont données un an plus tard. Il reçoit la charge de portier, lampiste, infirmier, responsable du lavage des planchers de la chapelle, des corridors, des chambres, des escaliers, etc. Il doit aussi transporter – ou faire transporter – le bois pour le chauffage [8].

En 1871, on ajoute un étage au bâtiment de l’Hôtel Bellevue. Le Supérieur général de la Congrégation, le père Édouard Sorin, c.s.c., visite les institutions au Canada en septembre et prévoit un avenir plus grand à Notre-Dame qu’à Saint-Laurent [9].

Si les choses vont assez bien pour le Collège, il en va autrement pour Alfred Bessette, jugé trop malade pour être admis à la vie religieuse. Mais l’intervention du père Amédée Guy, c.s.c., en faveur du jeune novice changera la donne. C’est le père Guy qui prononce la célèbre phrase : « S’il devient incapable de travailler, du moins il sera capable de bien prier. » Alfred prononce ses vœux temporaires en août 1872 et ses vœux perpétuels le 2 février 1874. Il sera dorénavant connu sous le nom de frère André [10].

 

Le frère André, c.s.c., en février 1874. Photo : Henri Larin. Archives OSJ 005-1

 

Joseph MacKay veut vendre sa propriété.

Le Collège ne prévoyait pas d’acheter le terrain de la montagne à cette époque, mais l’occasion se présente en 1877.

Le propriétaire du terrain est John Joseph MacKay (1810-1881), un pilier de la communauté montréalaise. Arrivé d’Écosse en 1832, il fait fortune grâce au commerce de marchandises en vrac avec son frère. Il est un des fondateurs du Presbyterian College de Montréal, dont il finance dès que possible les activités missionnaires. Avec son frère, il s’occupe personnellement de l’institution protestante pour les sourds-muets : il offre un terrain sur le boulevard Décarie et fait construire à ses frais un édifice de quatre étages. Cette œuvre deviendra le Mackay Centre for Deaf and Crippled Children, aujourd’hui connu sous le nom de Centre de réadaptation Lethbridge-Layton-Mackay.

 

M. Joseph MacKay, Montréal, QC, 1871. William Notman (1826-1891). Musée McCord Stewart. I-62642.1

 

Le Collège désire ardemment acheter la terre de Mackay pour élargir le domaine agricole du collège, accéder facilement à la montagne, empêcher l’établissement de « voisins incommodes » tels que buvettes, auberges ou clubs sportifs et aussi avoir l’espace pour se développer dans le futur. Malheureusement, la situation financière du Collège est jugée trop fragile. Le terrain est vendu à un spéculateur, Alexander Gunn, pour 3 250$ en juillet [11].

Mais c’est une toute autre affaire qui fait grand bruit dans les couloirs du Collège Notre-Dame. Le frère Aldéric (Désiré Giraudeau), c.s.c., un des pionniers de la Congrégation au Canada, fait publier dans les Annales de l’Association de Saint-Joseph les premiers cas de guérisons associés à l’huile de saint Joseph. Frère Aldéric aborde le rôle du frère André dans ces guérisons dans le numéro de juin 1878. « C’est le premier événement qui attire l’attention sur les capacités du frère André. Les guérisons attribuées à sa prière, l’huile et la médaille de saint Joseph se répandront de façon exponentielle… » [12].

 

On ne peut pas acheter, mais on peut agrandir.

En 1881, on décide de démolir ce qui reste de l’hôtel Bellevue pour faire place à une construction moderne pouvant recevoir 200 élèves, avec eau courante et chauffage central. Sous la gouverne du père Augustin Louage, c.s.c., on pose la pierre et on procède à la bénédiction du chantier le 19 mars. À l’automne, le frère André emménage dans la célèbre « cellule de portier », espace qui existe toujours au Collège Notre-Dame [13].  Le nouvel édifice est à toutes fins pratiques terminé en décembre 1881 [14].

 

La nouvelle aile du Collège de Notre-Dame, après 1881. Photographe non identifié. Archives du Collège Notre-Dame

 

Le nouveau bâtiment du Collège amène-t-il Alexander Gunn à penser que l’institution est plus riche ? On peut le penser puisqu’en 1883 Gunn offre de vendre le terrain au Collège pour 12 000 $. En décembre 1884, le Collège fait une contre-offre de 9 000 $. Gunn refuse et augmente même le prix de la propriété à 15 750 $. La négociation n’ira pas plus loin [15].

Trois ans plus tard, en 1888, une rumeur se répand selon laquelle un hôpital pour variolés est sur le point de s’établir sur une propriété voisine du Collège, la ferme Mc Gregor. Le père Louages ordonne immédiatement l’achat de la propriété pour 4 400 $. La même année, le Collège achète l’immense terrain d’une superficie de 34 arpents à un fermier voisin, Hormidas Desrosiers [16].

En 1893, la crainte du Collège se réalise alors que Gunn vend la moitié est de son terrain à l’Athletic Club of Montreal. L’autre est acquise par un dénommé Michael Guerin, pour la somme de 8 000 $ [17].

 

Le temps est enfin venu.

Guerin ne semble rien construire ni résider sur sa parcelle de terrain. Au printemps 1896, un panneau-réclame est installé en façade et annonce sa vente pour la somme de 12 000 $ [18].

Le frère Aldéric, maintenant procureur du Collège, étudie la proposition. Il confie l’affaire à saint Joseph : c’est de lui que vient l’anecdote selon laquelle des religieux (le frère André ? le père Geoffrion ?) se rendent au sommet de la propriété pour y enfouir une médaille de saint Joseph sous les racines d’un pin. Le 18 mai 1896, les négociations débutent.

 

Le frère Aldéric (Désirée Giraudeau), c.s.c., 1877. Photographe non identifié. Archives provinciales des Pères de Sainte-Croix, Q059

 

Après s’être longuement arrêté à la chapelle, le frère Aldéric propose au conseil provincial d’acheter la propriété Guerin. Le vendeur acceptera la somme de 10 000$ en argent comptant. Les dettes des grands travaux au Collège sont suffisamment amorties et la transaction semble possible. Au rythme où va le développement de la ville, la montagne sera enclavée d’ici une dizaine d’années. À preuve, les deux domaines contingents au terrain Guerin sont évalués à 20 000 $. Les coûts des propriétés augmenteront en conséquence et il sera absolument impensable d’acheter à ce prix-là [19].

Le conseil estime que le terrain rapportera beaucoup au Collège : on y fera la culture des légumes pour le Collège et la vente au marché public, on vendra la pierre, le terrain sera un espace pour les récréations et les projets de construction à venir [20]. On demande et on obtient le feu vert de l’Administration générale de la Congrégation le 16 juillet 1896. Le père Geoffrion signe l’acte d’achat, devant notaire dans le parloir du Collège, le 22 juillet.

 

Le père Louis Geoffrion, c.s.c. Date inconnue. Photographe non identifié. Archives provinciales des Pères de Sainte-Croix, Q199

 

Le fameux terrain de la montagne mesure 15 arpents. De forme rectangulaire, il s’étend du chemin de Côte-Saint-Luc jusqu’au sommet de la montagne [21]. Dans les jours suivant l’acquisition un chemin est dégagé et on construit un petit promontoire : voilà le « Boulevard Saint-Joseph » et son « Parc Saint-Joseph ».

 

Plan des propriétés de M. Michael Guerin. Archives OSJ, 050100/3750_CheminQueenMary

 

L’Oratoire est encore un rêve.

On célèbre en 1898 les 50 ans de la Congrégation de Sainte-Croix au Canada. Cette même année, le frère André accroche une petite statue de saint Joseph avec un tronc pour les offrandes à la crevasse d’une falaise du terrain. On le voit y monter prier durant ses moments libres. Il invite aussi certains visiteurs en pèlerinage à se rendre au rocher pour prier saint Joseph.

 

La santé du frère André le force au repos quelques jours. La providence veille à ce que le père Benjamin Lecavalier, c.s.c., son supérieur, se trouve lui aussi à l’infirmerie. « Pendant ces interminables heures de repos forcés, le frère André plaide inlassablement sa cause tant et si bien qu’il obtient la permission de construire une minuscule chapelle à flanc de montagne. » [22].  Toutefois, ni le Collège ni la Congrégation ne contribueront financièrement à ce projet.

 

Le père Benjamin Lecavalier, c.s.c. Date inconnue. Photographe non identifié. Archives provinciales des Pères de Sainte-Croix, Q207

 

Le père Lecavalier autorise frère André à garder les dons recueillis dans le tronc du rocher. Ces sommes s’ajouteront à celles des coupes de cheveux des élèves du Collège en vue de la construction d’une petite chapelle sur la montagne [23].

Il faudra six ans pour amasser les 200 $ qui suffiront à la construction de la première chapelle. Le Collège fera les démarches nécessaires pour obtenir l’approbation de Mgr Bruchesi. Le Collège permettra également au frère Abundius, charpentier du collège, de travailler dans ses temps libres à la construction : sept à huit jours de travaux seront nécessaires pour construire la première chapelle du sanctuaire, en 1904 [24]. Saint Joseph, après bien des détours, avait finalement sa montagne.

 

Chapelle d’origine vers 1905. On voit à l’arrière l’aile ouest du Collège Notre-Dame. Photographe non identifié. Archives OSJ, 028-4

 

[1] Dictionnaire biographique du Canada : Ogilvy, John.

[2] Rumilly, 36

[3] Rumilly, 36-37

[4] Idem

[5] Sainte-Croix au Canada, 234

[6] Rumilly, 39

[7] Boucher, 19

[8] Ibid., 15-16

[9] Rumilly, 59

[10] Boucher, 17-18

[11] Trottier, juin 1963, 26

[12] Boucher, 23

[13] Boucher, 20

[14] Rumilly, 84. Le père Augustin Louage est le supérieur de 1880 à 1888. Nombre de religieux se plaignent de son humeur et de son caractère difficile, voire colérique. Le frère André est reconnu pour subir les foudres du supérieur, recevant le surnom de « paratonnerre » du Collège.

[15] Trottier, op.cit.

[16] Rumilly, 87-94

[17] Boucher, 29

[18] Robillard [version numérique] 18-19

[19] Rumilly, 103

[20] Catta, 222

[21] Saint-Pierre, 52

[22] Lachance, 52

[23] Boucher, 32

[24] Boucher, 32

 

SOURCES 

Boucher, Laurent c.s.c. Le bienheureux Frère André religieux de Sainte-Croix : Le Thaumaturge de Montréal. Province des Frères de la Congrégation de Sainte-Croix, 2004.

Catta, Étienne. Le frère André : 1845-1937. Fides, 1965

Congrégation de Sainte-Croix. 1847-1947 : Cent ans de la Congrégation de Sainte-Croix au Canada. Fides, 1947

Lachance, Micheline. Le frère André : l’histoire de l’obscur portier qui allait accomplir des miracles. Les Éditions de l’Homme, 2004.

Robillard, Denise. Les merveilles de l’Oratoire, 1904-2004. Fides, 2005.

Rumilly, Robert. Cent ans d’éducation 1869-1969 : Le Collège Notre-Dame. Édition Fides, 1969.

Saint-Pierre, Arthur. L’Oratoire Saint-Joseph. Oratoire Saint-Joseph, 1926

Trottier, Aimé, c.s.c. « L’achat du terrain de l’Oratoire », dans Revue L’Oratoire, juin 1963.